Pour une juste compensation des abonnés Velib

Malgré le vœu de groupe centriste adopté à une large majorité au Conseil de Paris de novembre, les compensations ne sont pas du tout à la hauteur des préjudices pour les abonnés Vélib. La Ville s’était engagée à compenser la rupture de service par une prolongation d’abonnement de six mois qui correspondait à la période des travaux de transition entre les deux infrastructures, elle n’a pas tenu son engagement. Je partage entièrement les analyses et les constats développés par Eric Azière, Président du groupe dans son communiqué d’aujourd’hui. Pour le moment, la compensation est de 3 heures de bonus pour les anciens abonnés, utilisables en minutes additionnelles au delà de 30 minutes pour les trajets mécaniques ou en minutes de trajets électriques. Offrir des minutes gratuites d’un service qui ne fonctionne pas relève de la mauvaise plaisanterie. En pratique, cela permet d’essayer quelques trajets en Vélib électrique, ce qui est sympathique, mais cela ne compense pas du tout l’absence de stations. Sur les réseaux sociaux, les anciens abonnés piégés sont furieux.

Pour les nouveau abonnés, ils bénéficient d’un demi-tarif pendant trois mois, là encore la compensation est ridicule car en réalité, le système n’est pas utilisable avec 5 à 10% des stations ouvertes. On peut donc penser que les nouveaux abonnés préfèreront attendre que le système soit opérationnel pour s’engager. Ces abonnés potentiels ont au moins la possibilité de faire des choix en connaissance de cause, en espérant qu’ils ne se détournent pas du Vélib à force d’attente. Les vélos en libre service tentent de s’engouffrer dans la brèche avec un service plus cher et de moins bonne qualité mais disponible immédiatement, ils pourraient fragiliser l’équilibre déjà délicat de Vélib. Il est crucial pour la survie du service de fidéliser les abonnés présents et futurs.

Pour être juste, la durée de la compensation devrait être égale à la durée de l’interruption de service, avec des trajets de 45 minutes sans surcoût pour compenser le faible maillage tant que 80% des stations ne seront pas opérationnelles. Initialement, la moitié des stations devaient être en fonction au 1er janvier, et les travaux devaient se terminer fin mars après six mois (d’octobre à décembre pour démonter, de janvier à mars pour mettre en service les nouvelles stations), d’où la proposition du groupe UDI-MoDem d’offrir une prolongation d’abonnement de six mois. Le planning est très loin d’être tenu. La plupart des anciennes stations ne sont pas démontées et seulement 6% des nouvelles au lieu de 50% prévues sont en place. A ce rythme, les travaux pourraient s’éterniser jusqu’à l’été. Lier la compensation à la durée réelle des travaux semble la solution la plus juste, cela encourage également l’opérateur à tenir un rythme soutenu. Il faut avoir le courage de reconnaître que le système n’est pas utilisable, qu’il y a rupture de la continuité du service. Les abonnés participent à un rodage expérimental grandeur nature malgré eux, ils ne bénéficient plus d’un service fiable. Quand le système sera en place, seulement à ce moment-là, il sera juste de le facturer au tarif prévu.

Étant donné le coût très modéré de l’abonnement, ces compensations ne représentent pas en réalité des sommes très importantes pour Velib, mais elles sont capitales pour maintenir la confiance des abonnés dans le réseau, ce qui est crucial pour sa pérennité. Le service proposé par la Ville, quand il fonctionnera, est très peu cher, très écologique, et unifié à l’échelle de la métropole avec des possibilités d’intermodalité avec le réseau RATP et Autolib. Il serait dramatique qu’il périclite au profit de vélos plus chers et de moins bonne qualité, et une offre éclatée sur de multiples sociétés. Pour les usagers réguliers, l’angoisse est grande et le préjudice gigantesque. Le sentiment d’être pris en otage suscite une colère légitime.

Le Vélib est le seul moyen de transport parisien peu onéreux, c’est aussi à ce titre qu’il mérite une priorité et un soutien sans faille. Un abonnement Vélib coûtait 29€ par an, 39€ dans sa version 2018, avec les trente premières minutes de chaque trajet gratuites, ce qui suffit dans presque tous les cas. Le coût des tarifs étudiants et sociaux est encore inférieur. Cela en fait le seul moyen de transport accessible hormis la marche à pied pour les étudiants et les personnes à faible revenus. L’obligation de recourir à des moyens de transport alternatifs au Velib génère des dépenses de transport très importantes pour ces usagers. Voici en gros quelles sont les alternatives:

  • La seule alternative peu coûteuse est la marche à pied, mais les distances ne permettent pas toujours d’y recourir. Elle ne peut pas être le seul moyen de transport dans une ville à l’échelle de Paris et les communes voisines.
  • Un vélo en « free-floating » de mauvaise qualité sans vitesses revient à 50 centimes la demie-heure, plus la caution de 15 à 50€ qui est immédiatement prélevée. Si notre cycliste fait une moyenne de dix trajets par semaine (matin et soir cinq jours ouvrables par semaine), le coût est de 20 à 25€ par mois, sans compter la caution, c’est environ six fois le prix du Velib 2018 au tarif plein, facilement dix fois le prix des tarifs sociaux ou étudiants.
  • Un pass Navigo coûte 73€ par mois ou 827€ par an, le Velib 2018 39€. Même dans la version 2018, le Navigo est plus de vingt fois plus cher que le Velib. Même si la personne est salariée ou étudiante, et ne paye directement que la moitié du pass Navigo, il reste dix fois plus cher que le Velib. Toutes les autres tarifications RATP sont plus élevées dans l’hypothèse d’un usage régulier.
  • Acheter un vélo est une autre alternative, mais même d’occasion, avec un bon cadenas, c’est 150 à 200€ au minimum, avec des problèmes de stationnement car les emplacements pour attacher un vélo manquent cruellement. Un investissement important pour un petit budget, surtout pour une transition de quelques mois. C’est néanmoins une solution intéressante à long terme, même si elle pose de problèmes de stationnement, d’entretien et surtout d’inter-modalité pour l’instant.
  • Je ne calcule même pas les coûts en Autolib ou en taxi, ou en scooter électrique partagé, ni le coût d’un stationnement en parking souterrain ou en stationnement rotatif pour une voiture personnelle. Il est évident qu’ils explosent complètement le budget des transports quotidiens comparés au Velib, même s’ils représentent des offres indispensables et utiles.

Revenons à nos usagers qui ont un besoin vital d’un moyen de transport peu onéreux dans Paris. Jusqu’au 31 décembre, ils ont survécu avec l’ancien Velib en mode très dégradé mais encore utilisable, avec une moitiés des stations fonctionnelles et les 45 premières minutes gratuites, une mesure bien utile pour compenser la fermeture des stations en travaux. Depuis le 1er janvier, avec 6% des stations opérationnelles seulement, des cartes pas toujours reçues à temps, ce système n’est plus utilisable. Le coût des transports alternatifs est le vrai préjudice pour ces cyclistes réguliers. C’est la moindre des choses de prolonger les abonnement de quelques mois pour ne pas les pénaliser doublement.

Proposer un transport aussi écologique à un coût aussi accessible, intégrer son fonctionnement avec celui des Autolib et du réseau RATP est une vraie réussite de Paris. On mesure l’avance sur d’autres villes à la lecture des articles alarmants sur l’état des transports à New York1. Si tout est loin d’être parfait, la Région et la Ville ont compris que la mobilité était un élément clé de la prospérité et investissent en conséquence.

Le vélo est bon pour la santé et bon pour le climat, c’est sans doute un choix d’avenir dans les villes. Faire fonctionner un service public de vélos partagés efficace et bon marché en complément des vélos particuliers est une vraie chance pour Paris. Ne décourageons pas les abonnés, ne leur donnons pas l’impression que l’on se moque d’eux, offrons leur les compensations qu’ils méritent et aidons les à patienter avec confiance jusqu’à la fin des travaux. Un dernier vœu : négligeons moins les vélos particuliers à l’avenir, prévoyons aussi des emplacements pour eux, ils sont aussi un élément-clé du développement du vélo à Paris.

  1. Par exemple dans cet article du New York Times The Case for the Subway.

Publié par

asgodfroy

Anne-Sophie Godfroy a été élue en mars 2014 adjointe au Maire du 6e arrondissement de Paris, déléguée aux universités, à la recherche et à l'innovation. Elle contribue à la réflexion politique, notamment sur l’éducation, la recherche et l’innovation, l'Europe et l'égalité des chances entre les hommes et les femmes. Après un engagement politique à l'UDF puis au Mouvement Démocrate, elle a rejoint La République en Marche début 2017. Elle est candidate aux élections législatives de juin 2017 dans la 4e circonscription de la Marne, sous l'étiquette "Majorité Présidentielle". Anne-Sophie Godfroy est née le 11 septembre 1969 à Chalons en Champagne. Elle est maître de conférences en philosophie, docteur et agrégée de philosophie, et ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Elle est la mère de deux enfants, Elisabeth et de Paul.

12 réflexions au sujet de « Pour une juste compensation des abonnés Velib »

  1. Madame,
    Je vous félicite pour votre excellente et très complète analyse d’une situation marquée par une impréparation aussi inquiétante que pénalisante.
    Je partage sans réserve.
    Dans l’espoir que vous soyez entendue
    Bien cordialement
    Alain Carayon

  2. Très bonne analyse d’une situation dramatique … je crains hélas que cette situation perdure encore longtemps …et pourtant…
    Les travaux seront très orchestrés et la rotation se fera en douceur », avait promis Laurent Mercat, Président de Smooove lors d’une déclaration à la presse.
    .

  3. Bon article. Sur la question de l’achat du vélo, ça reste moins souple que le Vélib, qui permet d’emprunter un vélo n’importe où et n’importe quand (enfin… quand ça marchera !). On peut ainsi panacher l’utilisation du vélo avec la marche à pied, le bus ou le métro, c’est un avantage incomparable.

  4. Merci madame pour votre article, il me remonte un peu le moral. Cependant, je trouve que vous êtes trop tolérante envers les équipes responsables de la transition. Ce n’était pas si difficile à réussir. Seul leur incompétence et leur mépris envers les clients peuvent expliquer cet échec.
    Je pense aussi que nous devrions exiger le remboursement des abonnements en cours prorata temporis à compter du 1er janvier. En effet, compte tenu de l’absence de service au moins jusqu’à l’été, je vais acheter un vélo et donc dire bye bye à Vélib pour toujours. Mon abonnement valable jusqu’en novembre 2018 ne me sert plus à rien, par la faute de Vélib.
    Merci pour votre aide.

  5. Merci pour votre soutien : Un grand pas en avant Déplafonnement des minutes + acquises avant le 31 12 2017 : Il ne pouvait être évité, la Mairie de Paris avait communiqué depuis plusieurs mois : Les abonnés Vélib’ actuels conserveront les bonus-temps acquis.Les crédits d’heures associés aux abonnements actuels seront conservés. Les usagers conserveront leurs bonus et tous les avantages de leurs abonnements précédents. Vous ne pouviez prendre le risque de perdre un procès…comme les écrits reste le Médiateur de la Mairie m’avait écrit sur le sujet…. Bonjour Monsieur, effectivement il y a un problème. Je vais faire regarder ce point très vite. Bien cordialement Eric Ferrand.

  6. Bonjour Madame,

    Merci pour votre analyse frappée au sceau du bon sens, et relativement exhaustive sur le (triste) sujet du nouveau Vélib.

    Une question toutefois me taraude : pourquoi nos élus n’ont-ils pas pensé à faire coexister les deux services (JC Decaux / Smovengo) pendant la période de transition de 6 mois ? Cela aurait fortement contribué à réduire l’impact de la rupture de service.

    Je me permets par ailleurs de vous transférer une tribune envoyée à Catherine Baratti-Elbaz (Syndic Vélib), Christophe Najdovski (Mairie de Paris), Laurent Mercat (Smoove) avec en copies quelques médias. Cela peut vous intéresser.

    Bien cordialement,

    Eric T.

    1. Faire coexister deux systèmes est très compliqué, parce que ce sont deux entreprises différentes. Il fallait donc basculer les comptes à un moment donné. Au départ, le basculement devait avoir lieu au moment où 50% des anciennes stations fonctionnaient encore et 50% des nouvelles étaient en service, de façon à ne jamais avoir moins de la moitié des stations (500, on en rêverait!). Ce moment était prévu dans la nuit du 31/12. Malheureusement avec les retards on s’est retrouvé avec 6% de nouvelles stations. La bonne solution aurait été de repousser la date tant que 50% des nouvelles stations n’étaient pas en service, hélas, il est trop tard.

  7. Bonjour
    merci pour votre article et la prise de conscience de l’agacement et de la « prise en otage » des usagers.
    A plusieurs reprises de mes contacts avec Smoovengo pour faire basculer mon abonnement j’étais désolée pour la personne qui devait gérer ma demande, qui était armée en élément de langages « c’est un défi, c’est un challenge, envoyer des mails c’est difficile »
    Si la façon de faire est déplorable j’ai trouvé assez hermétique la réponse de smoovengo d’indiquer qu’il n’avait pas de service réclamation, que le service client était toujours compétent, que contacter les élus car il s’agissait d’un service public était inutile. En résumé que toute saisie d’un syndicat de gestion ou d’élus était totalement farfelue et inutile. Seul smoovengo était compétent pour signaler ses inquiétudes.
    L’impression que j’ai c’est l’incitation des anciens abonnés à résilier leur ancien abonnement. Ainsi d’engranger éventuellement plus vite un abonnement plus élevé, (même s’il reste effectivement trés faible par rapport aux autres transports) afin de s’assurer une trésorerie plus élevée et nécessaire pour gérer la situation.
    Dans tout cela il y a le visible : les stations disponibles. Même pas 10% !!! Smoovengo dit « mais je vous assure que notre service fonctionne, les vélos sont utilisés », c’est comme si la sncf nous disait que ça fonctionne quand il y a un train par jour qui part de Montparnasse !
    Et il y a l’invisible : la bascule de nos abonnements ! Si encore un appel ou message suffisait pour que la démarche ait lieu ! Absolument pas, les messages ne parviennent pas, même en indiquant d’autres adresses mail chez d’autres fournisseurs.

    Votre article fait du bien. Il confirme que nos impressions ne sont pas erronées. Je ne sais pas s’il faut être rassurée, mais j’apprécie qu’il y ai une conscience de ce problème.

    Personnellement je cherche depuis quelques mois à être plus « active », le velib était pour cela une bonne solution. J’ai du le remplacer par du temps de marche, c’est bien, mais c’est plus long, et la fatigue est plus importante (du fait du temps perdu).

    L’offre Velib est bonne, la couverture annoncée en velib electrique est prometteuse. Il faudrait juste que ce ne soit pas une arlesienne trop longtemps (à moins qu’on veuille inventer une nouvelle expression !!!)

    Quoi qu’il en soit : Merci !

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