Le Doubs au miroir de l’Aube

urne2.1205055243L’UMP a finalement conservé son siège dans l’Aube et le PS le sien dans le Doubs, en ce sens, ils sont les gagnants et ils siégeront jusqu’à la fin de la mandature. Ils sont vainqueurs mais à quel prix et pour combien de temps? Ils ont perdu des milliers de voix entre 2012 et 2014-2015, plus de 9.000 chacun au premier tour, et leur base électorale est très affaiblie, 16% des inscrits ont voté UMP dans l’Aube, 23,20% ont voté PS dans le Doubs, alors que ces candidats représentaient l’ensemble des partis de gouvernement. Si l’on s’est fait moins peur dans l’Aube avec une élection moins serrée, le résultat n’est pas plus glorieux, aucun des candidats du premier tour ne passait la barre des 12,5% des inscrits. Pourquoi les électeurs ne veulent-ils plus se déplacer pour les candidats des partis pourtant bien implantés dans ces circonscriptions?

La première semaine de février avait bruissé de petites phrases sur le FN, puis les résultats sont tombés dimanche 8 vers 20h, le PS avait sauvé son siège, fin de l’épisode. Dès le lundi 9, la presse changeait de sujet, les tirs de kalachnikov de la cité à la Castellane monopolisaient l’attention médiatique, ce qui évita opportunément de s’apesantir sur les analyses de la législative partielle du Doubs.

Le résultat du Doubs en février est une sorte de miroir du résultat de l’Aube en décembre. Dans les deux cas, des circonscriptions bien ancrées, à gauche pour le Doubs, à droite pour l’Aube, même si comme les autres elles sont sensibles aux vagues bleues ou roses provoquées par la présidentielle, et dans les deux cas des circonscriptions détenues par des personnalités politiques nationales, Moscovici et Baroin, assez facilement élus en 2012, puis appelés à d’autres fonctions, d’où des législatives partielles qui auraient dû être des promenades de santé pour les deux successeurs ex-suppléants.

Dans les deux cas, très forte abstention, en particulier dans l’Aube avec 75%, le phénomène est classique dans les législatives partielles, mais il atteint ici des sommets inquiétants, d’autant plus inquiétants que l’abstention permet au FN d’afficher un bien plus gros score malgré un nombre de voix en baisse, de passer en tête dans le Doubs et de se retrouver en duel au 2e tour, avec un 3e qui ne franchit pas les 12,5% des inscrits (dans l’Aube les deux premiers non plus d’ailleurs). Ce n’est pas vraiment le FN qui a gagné des voix, ce sont les autres qui en ont perdu et l’abstention qui en a gagné.

Si l’on compare les premiers tours de 2012 à ceux de 2014 ou 2015, on obtient pour l’Aube: UMP moins 9.255, FN moins 2.378, PS moins 8.584, abstention plus 21.624 voix. Dans le Doubs, on trouve, UMP moins 2.517, PS moins 9.005, FN moins 1.223, abstentions, blancs et nuls plus 13.958 voix. La seule différence est donc la relativement moins mauvaise performance de l’UMP dans le Doubs que le PS dans l’Aube, elle s’explique en partie par le fait que le PS est au pouvoir et que nous sommes dans une période de crise, donc il est davantage sanctionné, mais l’UMP de l’Aube perd autant que le PS du Doubs, plus de 9.000 voix ! Si l’on s’est fait moins peur dans l’Aube avec une élection moins serrée, le résultat n’est pas plus glorieux, aucun des candidats du premier tour ne passait la barre des 12,5% des inscrits.

Les résultats exprimés en pourcentage des inscrits (et pas des exprimés) sont encore plus éloquents.

Pour l’Aube, l’UMP passe de 23% des inscrits en 2012 à 9,76% (en deça des 12,5% bien que le candidat arrive en tête), le FN de 10% à 6,62%, le PS de 16,5% à 3,52%, un score inimaginable pour un parti de gouvernement, et l’abstention de 42% à 75%. La mobilisation du 2e tour en 2014 fait monter l’UMP à 16% des inscrits et le FN à 9% (même pas son score de premier tour en 2012) avec une abstention à 72,8%.

Pour le Doubs, le PS passe de 23,17% des inscrits en 2012 à 11,09%, un score un peu moins mauvais que l’UMP dans l’Aube, mais tout aussi calamiteux, le FN de 14,14% à 12,54%, en baisse donc, mais malgré cela en tête, l’UMP de 13,75% à 10,21%, ce qui est honorable mais ne lui permet pas de se maintenir comme en 2012, et l’abstention, les blancs et les nuls de 40% à 61,52%. La mobilisation du 2e tour de 2015, plus passionnée que dans l’Aube car le résultat final est plus incertain, fait passer le PS de 11,09% à 23,20% des inscrits, ce qui lui permet de l’emporter d’une courte tête, le FN de 12,54% à 21,9%, et les « non-exprimés » de 61,52% des inscrits à 55%, ce qui laisse penser que la consigne du « ni-ni » n’a pas été suivie, que les électeurs de l’UMP se sont portés soit sur le PS soit sur le FN, mais aussi que des abstentionistes du 1er tour ont voté au 2e.

Dans l’entre-deux tours, les énergies se mobilisent pour les candidats UMP dans l’Aube, PS dans le Doubs, avec quelques couacs du côté de l’UMP dans ce dernier cas, mais on se souvient que l’UMP, arrivée derrière le FN, s’était déjà maintenue en 2012 dans une triangulaire sans suspens et largement en faveur du PS. Ces candidats deviennent les représentants de tous les partis de gouvernement (des partis qui ont dirigé ou dirigent régulièrement des exécutifs sous la 5e République). Les candidats, UMP dans l’Aube, PS dans le Doubs, finissent par sauver leurs circonscriptions, de justesse dans le Doubs, et l’on revient au statu quo ante.

Les perdants du premier tour sont sans surprise, que le PS fasse un mauvais score dans une circonscription très à droite, et que l’UMP fasse un score honorable mais insuffisant dans une circonscription très à gauche, tout cela n’a rien de très étonnant. Il était sans doute sage de conserver les candidats locaux qui ont fait de leur mieux dans des circonscriptions perdues d’avance, aucun ténor n’aurait probablement accepté le risque d’une défaite sans gloire dans une circonscription incertaine, et les électeurs, manifestement remontés contre « Paris », auraient encore moins volontiers voté pour des « parachutés ».

La progression la plus spectaculaire est enregistrée par l’abstention, à laquelle il faut ajouter les blancs et les nuls pour avoir le total de tous les électeurs qui n’ont voulu voter pour aucun des candidats proposés à leur suffrage. Elle atteint le record de 75% dans l’Aube, et reste stable au second tour faute de vrai suspens, elle recule un peu dans le Doubs, de 60% à 55%, mais reste largement majoritaire dans le corps électoral alors que l’élection était particulièrement serrée. Elle est la mesure de la défiance des électeurs pour la classe politique toute entière, FN compris.

Le PS et l’UMP sont les vainqueurs apparents, puisqu’ils ont conservé leurs sièges, mais à quel prix et pour combien de temps? Le FN est-il pour autant gagnant? Pas vraiment, il n’a pas gagné de siège même si ses bons scores apparents lui permettent de plastronner. Sa base électorale a reculé dans l’Aube par rapport à 2012, où il arrive à 9% des inscrits au 2e tour. En revanche, il a progressé dans le Doubs où il était déjà fort, mais il y perd 2378 voix au premier tour, et c’est le remplacement de la triangulaire par un duel qui lui permet de gagner des voix et d’arriver à 21,9% des inscrits au 2e tour. Ce n’est ensuite qu’à la faveur d’une abstention record de plus de 50% avec 55% de non-exprimés, que ses presque 22% du corps électoral deviennent 49% des suffrages exprimés. Que l’abstention se dégonfle, son score se dégonfle aussi. Les électeurs ont manifesté leur rejet de la classe politique gouvernementale plus que leur adhésion au FN dans une élection sans vrai enjeu, où le vote protestataire pouvait s’exprimer sans trop de conséquences. Certes, la majorité absolue du PS à l’Assemblée était en jeu, mais une majorité à une voix près ou une minorité à voix de moins ne change pas vraiment la donne et ne provoque pas de changement de gouvernement. Il n’est pas certain qu’ils laisseraient aussi libre cours à leur exaspération si l’enjeu était vraiment important.

Cette exaspération a été décrite aussi bien par Jean Lassalle que par Axel Kahn qui ont traversé la France à pied en 2013. Une partie des Français a « fait sécession », est devenue imperméable à un discours politique rationnel. La crise économique explique en partie l’état d’esprit des sécessionnistes, surtout dans les régions désindustrialisées. On comprend les raisons qui poussent des personnes qui ont perdu leur emploi, leur conjoint, leur fierté, leur espoir, vers des solutions irréalistes mais qui flattent leur colère envers les « puissants », Paris, Bruxelles, la mondialisation, qu’elles jugent responsable de leur situation. Les motivations des sécessionnistes sans problèmes majeurs dans leur vie personnelle, décrites aussi par nos deux marcheurs, sont plus complexes à saisir. C’est un mélange d’idéalisation d’un monde qui n’est plus, et n’a peut-être jamais été, et de peur face à un avenir qu’ils imaginent désastreux et sur lequel ils ont le sentiment de n’avoir aucune prise. Comment leur faire retrouver une envie de reprendre leur destin en main et de construire des projets personnels et collectifs?

Il y a enfin des perdants plus invisibles, les verts, les centristes, les membres des deux grandes coalitions devenus invisibles et inaudibles derrière le PS ou l’UMP, alors qu’ils auraient sans doute eu des propositions constructives et sont plutôt mieux placés pour porter des alternatives politiques car moins usés par des gouvernements successifs, même s’ils y ont participé. Le mépris du PS ou de l’UMP pour leurs électeurs dont on s’imagine que le vote se reportera automatiquement au deuxième tour quoi qu’il arrive montre ici ses limites: à trop ignorer leurs partenaires, leurs voix ne se reportent plus et vont gonfler l’abstention et saper les bases électorales des partis au pouvoir qui peinent déjà à retenir leurs propres électeurs.

Résultats de la 3e circonscription de l’Aube en 2012

Résultats de la 3e circonscription de l’Aube en 2014

Résultats de la 4e circonscription du Doubs en 2012

Résultats de la 4e circonscription du Doubs en 2015

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